à l'horizontale
à propos du cadeau que me font les artistes
quand je pense à ma vie, j’ai une sensation de mouvement vers l’avant.
souvent j’ai pensé ma vie comme une trajectoire, un chemin avec des étapes et une destination. souvent je me suis torturée avec l’idée que cette vie-chemin est limitée, que je n’en aurai qu’une.
je ne vis qu’à un endroit à la fois. je ne connais qu’un nombre défini de personnes et de manière toujours imparfaite. je ne ferai jamais l’expérience de ce que c’est de naître et grandir dans tous les autres pays et cultures du monde. j’ai un âge, un corps, des capacités et des émotions qui me sont propres et je ne comprends la réalité qu’à travers ce prisme particulier.
je ne verrai pas toutes les saisons. je ne parcourrai qu’une minuscule portion de l’espace où nous vivons. je n’ai qu’une vie et je ne parviendrai jamais, qu’importe ce que j’en fais, à l’accomplir assez pour assouvir ma soif d’exister.
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j’ai pourtant remarqué une chose.
je lis des romans, de la poésie, je regarde des films, je vais à des concerts. je regarde et j’écoute des gens sur internet, je les laisse m’embarquer dans leur univers.
ce que l’art me fait, sous toutes ses formes, c’est précisément me déplacer, non pas vers l’avant, mais sur les côtés.
là où j’imagine naturellement ma vie comme une progression verticale, linéaire, un développement dans le temps vers un impact, l’art ouvre une autre voie : celle d’une expansion horizontale.
quand je pense avancer comme chacun.e dans ma direction propre, dans ma petite colonne de temps; l’art, partagé et reçu, crée un appel d’air qui me libère de cette linéarité.
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l’art, dans sa dimension la plus évidente, me permet d’accéder au monde d’une nouvelle manière, plus riche, en me donnant accès à un autre univers que celui dont je fais l’expérience directement.
je regarde un film et je comprends ce que je ne peux pas connaître. je lis un roman, un poème, et j’embarque dans une pensée inconnue, troublante. j’embarque pour des sensations, des images, des inventions particulières et qui n’ont pas de sens dans ma vie propre.
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cette expansion n’est pas une question d’informations, de connaissances sur ce que serait la vie de ces autres. ce n’est pas une question de savoir. ce que l’art transmet comme expérience du réel, ce n’est pas un recueil de faits — c’est une manière de voir et de mettre en forme ce monde.
cette expérience ne se transmet pas à travers une description, mais à travers un acte de transformation, parfois subtil, du vécu en quelque chose qui le dépasse, et par ce geste, devient abordable par d’autres personnes.
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j’aime alors penser l’expansion de cette vie qui m’est donnée, non pas seulement comme verticale, comme une tension vers l’avant qu’il faudrait accomplir, diriger, mais aussi et surtout comme une surface qui a cette capacité surprenante à s’étendre.
comme la possibilité de naviguer dans d’autres ciels que celui que je vois depuis ma fenêtre, parce que quelqu’un, un.e artiste, m’a fait ce cadeau de mettre en forme du réel.
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si toutes les œuvres portent, par définition, ce pouvoir, elles ne nous parlent pas toutes, car nous n’avons pas les mêmes clés. elles ne s’ouvrent que dans une rencontre personnelle, qui n’en est que plus précieuse.
étendre son monde à l’horizontale, c’est aussi se laisser guider par sa résonance intérieure avec les œuvres. c’est se laisser attraper, dévier de sa route par un texte, une présence, une voix, parmi tout l’art produit et encore à venir, en s’autorisant tous les détours, tous les zigzags.
la vie, non pas comme un trait,
mais comme une tache d’encre.



Ça donne très envie de connaître toutes toutes toutes tes extensions ✨ hâte du prochain cadeau de l’artiste que tu es !